One Health

La normalisation peut-elle appuyer One Health ? Un concept peut-il être transposé en standards ? Pas si évident. En revanche, la transversalité d’une organisation comme l’Afnor se prête à l’approche pluridisciplinaire que l’OMS, la FAO et l’Organisation mondiale de la santé animale appellent de leurs vœux. A terme, c’est peut-être du côté de la certification qu’il faudra chercher renfort, afin de mieux faire comprendre les enjeux « d’une seule santé » au grand public.

Stéphanie Nedjar

Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, l’Afnor joue sans doute une partition One Health depuis de longues années. « Notre organisation travaille depuis longtemps en transversalité sur des thématiques à cheval entre l’environnement et la santé », s’enthousiasme ainsi Kunal Lollchand, Responsable Développement et Innovation d’Afnor Normalisation sur les sujets de Santé et d’action sociale. « A chaque fois qu’une nouvelle thématique est abordée, nous consultons tous nos collègues, sur tous les secteurs, et les autres organismes, qu’ils soient concernés de près ou de loin. Nous sommes très loin d’un fonctionnement en silo comme c’est encore le cas dans les ministères ».

Travailler en transversalité

Pas de révolution copernicienne en vue à l’Afnor, donc. Mais quand même, aller parfois un peu plus loin. Sur l’antibiorésistance, par exemple, le Cos Santé et le Cos Agroalimentaire échangent fréquemment. « Mais on pourrait imaginer une norme qui apporterait des guides un peu plus opérationnels aux acteurs de la chaîne de valeur », détaille Kunal Lollchand.

Pour le moment, il n’existe pas de normes répondant spécifiquement aux problématiques soulevées par l’interdépendance entre santé humaine, santé animale, santé végétale et équilibre des écosystèmes – Ni en France, ni aux échelles européenne et internationale.

La feuille de route du Cos Agroalimentaire l’évoque depuis deux ans. « Les enjeux sont importants car il s’agit d’éviter l’apparition de nouvelles pandémies, mais aussi d’assurer la sécurité alimentaire ainsi que la résilience et la durabilité des systèmes alimentaires », explique Jean-Luc Angot, Président du Cos Agro. « Des actions concrètes doivent être mises en œuvre pour décloisonner les politiques publiques et créer des synergies dans les stratégies agricoles, industrielles et commerciales. Une réflexion doit en particulier être engagée sur la possibilité de développer des travaux normatifs sur le sujet ».

Mais tous les acteurs de la normalisation s’accordent sur un fait : c’est un peu prématuré. Par contre, la certification pourrait être d’un grand soutien. Fin 2021, des contributeurs issus d’horizons variés – syndicats, monde médical et scientifique, associations, recherche, ingénierie, parmi lesquels la FNSEA, l’Académie d’Agriculture, ou L’Institut Pasteur de Lille – ont publié un Livre Blanc : 36 actions à mettre en place pour une politique française ambitieuse « Une seule santé », parmi lesquelles la mise en place un groupe de travail pluridisciplinaire avec des approches scientifiques, sociologiques et économiques qui devra travailler à l’opportunité de l’élaboration d’une certification « Une seule santé ».

Vers une certification holistique

Cette certification s’appuierait sur des bases de données scientifiques. Elle serait d’abord construite avec la participation de la recherche publique et des producteurs. Ultérieurement, la grande distribution et les consommateurs seraient impliqués. Inscrite dans la tendance actuelle, cette certification permettrait aux consommateurs d’évaluer l’impact des aliments qu’ils achètent et consomment, pas seulement sur leur santé, mais aussi dans tous les domaines connexes, bien-être animal, impact environnemental etc.

« Cette certification n’aurait pas vocation à remplacer les appellations de qualité et labels existants », précise bien ce Livre blanc, d’autant que certains d’entre eux sont déjà bien identifiés par les consommateurs et donc source de valeur ajoutée – Label Rouge et AB en particulier. En revanche, il serait sans doute judicieux de regrouper les mentions « sans » (pesticides, antibiotiques, etc.). Tout en coexistant avec les labels de qualité existants, cette certification permettrait un allègement des mentions présentes sur les emballages alimentaires.

La certification pourrait ainsi intégrer des critères relatifs au bien-être animal, des critères relatifs au bon état des écosystèmes, au mode de transport du produit en lui-même ou de ses composantes principales, à son emballage, à sa qualité nutritionnelle, etc., et devrait être la garantie que le produit a intégré une démarche visant à prendre en compte les différentes santés ainsi que la juste rémunération du producteur.

Il s’agit, enfin, de pallier la multiplication d’appellations privées saturant les emballages sans être gage de qualité, en l’absence de contrôle d’organismes externes.

En cela, la proposition développée dans le Livre Blanc Une Seule Santé s’inscrit dans la continuité de la disposition de lutte contre le blanchiment écologique inscrite dans la loi Climat et Résilience.

[Parole d’expert] Jean-Luc Angot
Président du Cos Agroalimentaire, Jean-Luc Angot est membre de l’Académie nationale de médecine, coprésident du groupe Une seule santé du Plan national santé-environnement 4, ancien chef des services vétérinaires français et ancien directeur général adjoint de l’Organisation mondiale de la santé animale.

Enjeux : Le Plan national santé environnement prend-il en compte la problématique One Health ?

Jean-Luc Angot : Oui, absolument. Nous avons mis un place un groupe de travail spécifique One Health, que je copréside avec la députée Sandrine Le Fleur. Notre ambition est d’identifier des indicateurs qui donneraient corps au concept, qui apporteraient visibilité et lisibilité au grand public, au citoyen comme au consommateur.

E. : Dans cette perspective, quel peut être le support de la norme ?

J.-L. A. : Une fois des indicateurs définis, nous pourrons, je pense, identifier quels types de normes pourraient être mises en place par les professionnels. Le scope est large : sécurité sanitaire, respect de l’environnement… Mais nous avons aussi à l’esprit la possibilité de recourir à la certification, une certification qui répondrait aux enjeux de santé humaine, de protection des écosystèmes, de bien-être animal.

E. : Quels sont les freins à l’avancée de cette notion dans l’espace public ?

Dans l’Antiquité, il n’y avait qu’une seule médecine – D’Hippocrate jusqu’à Pasteur dans le fond. Et puis avec l’accroissement exponentiel de la connaissances et l’apparition des spécialisations, les médecines humaine et vétérinaire ont commencé à évoluer séparément – D’autant plus en France, on a encore tendance à travailler en silo, que ce soit dans les administrations ou dans les entreprises. C’est moins vrai dans le monde anglo-saxon. Ceci étant, la pandémie de coronavirus a permis une prise de conscience.

E. : Le Covid a fait évoluer les manières de travailler ?

Avec le Covid, on a fait le lien entre animaux de brousse et santé humaine. Un récent rapport de l’Institut de pharmacologie et de biologie structurale de Toulouse a établi une causalité entre l’apparition des zoonoses et la trop grande proximité des réservoirs sauvages, des animaux domestiques, des foyers de population humains. C’est bien de la santé des écosystèmes dont il est question. Par ailleurs, la mondialisation des échanges exige une coopération internationale entre institutions, le partage des données.

Les différents acteurs du monde scientifique modifient-ils leur mode opératoire ?

En France, un Institut One Health devrait voir le jour en 2024, construit sur le même modèle que l’Institut des hautes études de défense nationale, porté, donc, par une conception holistique. L’Ecole nationale des services vétérinaires, école d’application de Vet Agro Sup à Lyon, propose désormais un Master One Health. L’établissement a même élaboré une fresque One Health à l’image de la fresque du climat. Des diplômes One Health font également leur apparition dans les facultés de médecine. On peut même imaginer, à l’avenir, un tronc commun entre études vétérinaires, de médecine, d’écologie, d’agronomie… Le changement semble vraiment amorcé.

S.N.

Catégories :Uncategorized

Laisser un commentaire