Mars 2020. La pandémie de Covid-19 entraîne une ruée sur les masques chirurgicaux, que la population mondiale va s’arracher pendant près de deux ans. Si leur pénurie a fait la Une de l’actualité pendant des semaines, leur utilisation massive a soulevé une autre problématique, moins connue du grand public : leur inadaptation à l’ensemble des morphologies humaines. « Nous nous sommes rendu compte que ces masques étaient taillés pour des rugbymen », se souvient Franke Hoss, Policy Officer de la DG Grow à la Commission Européenne. « Et en poussant un peu plus loin, que les lunettes de protection, ou les équipements de radioprotection, souffraient des mêmes travers ». Et en effet, les premiers ont été désignés pour correspondre au cinquantième percentile d’une population adulte masculine et les seconds pour le quatre-vingt-dixième percentile de cette même population adulte masculine.
Au même moment, en mars 2020, la journaliste britannique Caroline Criado Perez publiait « Invisible Women », essai sur comment le manque de données sur les femmes a dessiné un monde fait pour les hommes, illustré de nombreux exemples : ce sont des téléphones portables qui ne tiennent pas dans la main, des températures de bureaux basées sur le métabolisme d’un homme. Si les femmes sont plus susceptibles d’être gravement blessées lors d’accidents de la route, c’est parce que les tests de sécurité sont effectués sur des hommes d’1,77 m pesant 76 kg…. Caroline Criado Perez montre que les femmes sont tout simplement absentes de la majorité des études statistiques. Mais pour l’auteur, l’un des outils qui permettra à la situation de changer, c’est la norme.
« L’invisibilité des femmes pointée du doigt par cette auteure », commente Franke Hoss, « pose la question de l’inclusivité des standards ». Ici, il ne s’agit pas d’égalité, qui aboutirait à des solutions unisexes, mais d’équité – Autrement dit, de faire en sorte que les avantages et les désavantages d’une norme, d’un produit, soient équitablement distribués sur les différents types de population.
Vers des normes plus inclusives
Première étape pour s’attaquer à cette vaste problématique sociétale : recenser toutes les normes qui posent problème. Pour se faire, la DG Grow et le CEN-CENELEC ont demandé à Sandra Alemany, Chercheuse en anthropométrie à l’Institut de Biomécanique de Valence, en Espagne, de mener ce projet. L’étude portera sur 22 domaines liés à l’ingénierie mécanique, aux moyens de transport, aux emballages, à la protection individuelle, à l’électricité, à la radiologie, aux technologies de mesure. « 3979 standards et plus de 10 000 références ont été examinés », explique la chercheuse. Etape suivante : identifier les standards qu’il faudra corriger, prioritiser, consulter les acteurs concernés – Un travail de longue haleine qui sollicitera la collaboration de tous les organismes impliqués dans la normalisation.
« L’inclusivité est une valeur clé de notre institution », rappelle Deborah Wautier, Chef de projets Politiques & Partenariats du CEN-CENELEC. « Les normes doivent bénéficier à tous les utilisateurs, en incluant tout l’éventail des différences possibles : origine ethnique, handicap, sexe, genre, âge ». « Protéger tout le monde », ajoute t-elle, « c’est aussi le meilleur moyen d’obtenir une meilleure acceptation du marché. « L’approche est définitivement guidée par l’utilisateur », souligne Gerd Kuechmeister, Expert oeuvrant au sein du TC 122 dédié à l’antropométrie. L’inclusivité tient, de fait, une bonne place dans les objectifs du CEN-CENELEC à horizon 2030.
Des masques aux équipements de protection individuelle
En parallèle de ce travail de fond, les acteurs français ont cherché à répondre au problème le plus urgent du moment, celui des masques chirurgicaux grand public. « La pandémie nécessitait une réponse rapide », rappelle Laurent Houillon, Directeur du Bureau de normalisation des industries textiles et de l’habillement (BNITH). En moins d’un mois, l’Afnor a publié une ‘‘Spec’’ visant à produire des produits filtrants et respirants. L’effort français s’est poursuivi au niveau européen au sein d’un CEN Workshop Agreement, le CWA 17553. Autour de la table, la France, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, l’Irlande, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse, et la République tchèque. « Au niveau européen, il aura fallu un an pour aboutir à un consensus », explique Laurent Houillon, car un plus grand nombre de paramètres ont été pris en compte, et notamment les différentes morphologies des visages des utilisateurs.
Par extension, dans cette même logique d’inclusion, s’est posée la question des implants auriculaires, qui compliquent l’accroche du masque, et ont été développés des masques équipés de fenêtres transparentes pour la lecture labiale. « N’exclure personne a été un postulat de départ important », ajoute Laurent Houillon.
Au-delà des masques, quid de l’habillement de façon plus générale ? La question s’est toujours posée : les hommes, les femmes, les grands, les petits… Mais c’est au niveau des tenues de protection que le problème est le plus critique, et les manquements aux exigences réglementaires sont encore fréquents. Il y a une véritable exigence d’adaptation à la morphologie du porteur, mais comment l’exprimer dans les normes ? Pour le moment, illustre Laurent Houillon, dans le domaine des protections pour motards, les standards sont plutôt fondés sur des morphologies masculines. Pas seulement pour les protections du buste, mais aussi pour les coudes, genoux, dorsales, posent des problèmes dimensionnels, plus que de critères de qualité, et les fabricants vont devoir travailler dessus.
Ceci étant, l’inclusivité ne renvoie pas qu’à une dichotomie hommes / femmes ou adultes / enfants. En effet, des enfants peuvent avoir des visages plus imposants que ceux d’adultes, comme les questions de poitrine concernent les femmes mais aussi les individus obèses de façon plus générale. De l’importance d’utiliser les bons termes dans la norme – Poitrine ou poitrail, par exemple.
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Les percentiles, qu’est-ce que c’est ?
Les percentiles (fréquence cumulée relative à l’intérieur d’un groupe) sont souvent indiqués quand il est question de mesures corporelles. Ils indiquent, pour une mesure donnée, le pourcentage de personnes d’un échantillon qui ne dépassent pas la valeur percentile spécifiée. Si, par exemple, la valeur du 99ème percentile du poids corporel des hommes est données comme étant de 129,1 kg, cela signifie que 99% des participants examinés pèsent 129,1 kg ou moins, tant que 1% ont un poids corporel plus élevé.
Comment la façon de mesurer la population a t-elle évolué au fil du temps ?
Jusque dans les années 1980, on utilisait des toises, des mètres à rubans et des compas pour relever les différentes mensurations des individus – Un processus long et fastidieux. Puis ces instruments multiséculaires ont laissé la place à des lasers, fonctionnant par croisement de faisceaux. Pour autant, à chaque nouvelle personne passée ainsi au crible, un nouvel étalonnage des quatre lasers utilisés était nécessaire – Un processus plus précis, mais tout autant long et fastidieux ! Depuis quelques années, on utilise la technologie « Kinect », issue du jeu vidéo, qui permet de capter la former des individus et leur posture, un dispositif qui offre des informations supplémentaires par rapport aux dispositifs des précédentes générations. Dans l’hexagone, c’est L’Institut français du textile et de l’habillement qui est chargé des campagnes de mensurations.
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