L’impact de la transformation numérique sur la santé et la sécurité au travail

La transformation numérique des entreprises bouleverse tous les métiers dans tous les secteurs, influençant productivité et organisation du travail. Les répercussions de ce bouleversement sur la santé et la sécurité commencent à être connues et reconnues, représentant autant d’opportunités que de menaces, raison pour laquelle le législateur cherche aujourd’hui à encadrer la révolution digitale dans l’entreprise.

Le droit à la déconnexion inscrit dans la loi travail du 8 août 2016 et entré en application le 1er janvier 2017 en France a fait entrer le débat dans l’entreprise et dans la société plus largement. Les négociations annuelles sur « l’égalité professionnelle et la qualité de vie au travail » permettent de se mettre d’accord sur des modalités concrètes et sur la mise en place de dispositifs de régulation de l’utilisation des outils numériques. Par là même, l’existence d’une loi vaut reconnaissance du problème.

TIC et droit à la (dé)connexion

Les technologies de l’information et de la communication (TIC) ont transformé les tâches administratives, les messageries électroniques ont distordu le temps, engendrant des écueils désormais bien identifiés et catégorisés par les chercheurs. Premièrement, les méls, reçus toutes les six minutes environ, entraînent un ping-pong d’échanges à longueur de journée, interruption permanente émiettant le travail, empêchant la réflexion en journée et entraînant même des problèmes de concentration, notamment chez les Digital Native. « Le temps long se fait à la maison, on ramène ses dossiers chez soi », illustre Thierry Venin, Professeur à l’Université de Pau et au CNRS, auteur d’une thèse établissant les liens entre TIC et risques psychosociaux (RPS). C’est le deuxième problème, le débordement de la vie professionnelle sur la vie privée, d’autant que les méls sont consultés sur smartphone soirs et week-ends. Troisième danger, le travailleur dérape vers le temps réel, impatient de recevoir une réponse instantanée au courrier tout juste envoyé, générant impatience, frustration, stress. « On fait face à une pandémie de stress liée aux TIC », résume Thierry Venin, et le droit à la déconnexion n’est pas si simple à appliquer. « On est sur du cousu main entreprise car entreprise. Que dire, par exemple, à un commercial qui doit être aussi réactif et compétitif qu’Amazon ? ».

Vers la fin du présentéisme ?

Distrait par sa messagerie électronique et souvent plongé dans l’open-space, « le salarié peut user d’une journée de télétravail pour mieux se concentrer », argue Liliana Gorla, Directrice des ressources humaines de Siemens France invitée à présenter le programme mis en place dans son entreprise à l’occasion d’une conférence organisée par EUROGIP sur le numérique et la santé-sécurité au travail en Europe. Si de prime abord, on imagine les salariés heureux de pouvoir travailler sans aller au bureau, de pouvoir s’épargner la fatigue du transport quotidien et de profiter du jardin, dans les faits les réticences sont nombreuses. Siemens souhaitait instaurer une journée de télétravail par semaine pour ses salariés de Saint-Denis. « Il a fallu mettre en place des Change Agents dans chaque équipe. Les managers, notamment, avaient besoin d’avoir leurs salariés sous les yeux pour s’assurer qu’ils travaillaient, alors qu’on peut tout à fait procrastiner toute la journée sur son lieu de travail ». Grâce au télétravail permis par internet le modèle français pourrait évoluer, on pourrait passer d’une évaluation liée au temps de présence à une évaluation par objectifs. « On opère un changement de paradigme », explique Liliana Gorla, « le temps de travail n’est plus au cœur de notre pensée ». Les salariés de Siemens France semblent l’avoir assimilé car la direction vient de proposer une seconde journée de télétravail, proposition qui a reçu un accueil plutôt positif.
Se pose néanmoins la question du lien social mis à mal par cette pratique lorsqu’elle n’est pas encadrée. Un salarié travaillant à domicile à cent pour cent de son temps se voit coupé de ses collègues, de sa hiérarchie, de la culture de son entreprise. Si le télétravail est peut-être pratique pour un commercial en visite chez ses clients et prospects, il se justifie moins pour l’employé de bureau, si ce n’est par l’économie réalisée par l’employeur en termes de mètres carrés alloués. Pour autant, l’isolement est un risque psycho-social avéré, alors même que les entreprises commencent à intégrer que la santé et la sécurité au travail sont un levier de performance pour l’entreprise.

S’adapter ou périr ?

L’infobésité et le télétravail sont probablement les avatars les plus médiatisés des dommages collatéraux causés par la révolution numérique. Ils ne sont que deux illustrations de la transformation du travail opérée par les Smacs (Social, Mobility, Analytics, Clou, Security), acronyme qui synthétise les principales évolutions technologiques du numérique à l’heure actuelle : réseaux sociaux, objets connectés, applications, impression 3D, virtualisation, traitement des données massives, sécurisations des données… « Au-delà des métiers informatiques, beaucoup d’autres activités sont impactées », pointe du doigt l’APEC dans une étude publiée en février dernier sur l’évolution des métiers et des compétences des cadres.« L’industrie du futur, appelée aussi industrie 4.0, se caractérise avant tout par une intégration massive d’outils numériques sur toutes les dimensions de la chaîne industrielle ».

Le rapport de l’APEC identifie deux conséquences majeures : d’une part la fragmentation des métiers, de plus en plus pointus, exigent une spécialisation accrue ; d’autre part la nécessité d’être capable d’acquérir en permanence de nouvelles compétences. Conception, fabrication, logistique, maintenance, vente… Toutes les étapes de la production industrielle sont concernées, de l’impression 3D de prototypes à la simulation numérique de nouveaux procédés, en passant par la technologie embarquée qui permet de suivre des containers en temps réel et de planifier les livraisons avec plus de précision.

L’automatisation de la chaîne de production des cuisines Schmidt est un bon exemple de la psyché humaine, raconté par Yann Favry, responsable Système QHSE & RSE, pendant le débat d’EUROGIP sur le numérique et les SST. « Si vous réduisez la pénibilité de vos postes, vous gagnez en productivité, mais il s’agit aussi de permettre aux collaborateurs de se consacrer à des tâches avec une réelle valeur ajoutée ». Les collaborateurs ont donc changé de métier par la force des choses.  Il a fallu les accompagner. Une action importante a été menée dans ce domaine pour que cette évolution technique soit aussi humaine. « Le plus difficile a été de faire évoluer nos collaborateurs et de dissiper les craintes liées à l’automatisation, considérée comme une démarche visant à réduire les emplois », avec un stress réel à la clé. L’entreprise a accompagné les équipes pendant des années, avec un plan de formation solide visant à faire passer le niveau moyen de qualification du CAP au Bac Pro.

Afin d’améliorer la productivité mais tout autant la santé et la sécurité au travail, les industriels ont également planché sur la conception d’exosquelettes destinés à alléger les tâches physiques lourdes. Chez Colas, par exemple, ils ont été conçus par l’entreprise elle-même afin de réduire la pénibilité du travail des râtisseurs de goudron.

La robotique collaborative

Nouvelle étape franchie : la robotique collaborative, branche de la robotique industrielle qui vise à développer des robots aptes à une interaction avec l’humain dans le cadre de processus industriels. L’intérêt économique : un gain de flexibilité pour l’outil productif, un gain de place sur le lieu de travail, des tâches à faible valeur ajoutée effectuées par le robot pendant que l’humain s’occupe à des tâches nécessitant une plus grande expertise, limitant les troubles musculosquelettiques.

Des risques ont pourtant rapidement été identifiés. Dès 2009, les autorités chargées de la sécurité et santé sur le lieu de travail publiaient des recommandations sur le sujet. En 2012 le Royaume-Uni lui emboîtait le pas, suivi des Pays-bas en 2016 et de la France en 2017. Les applications robotiques participatives entraînent de nouveaux risques liés aux contacts robots/humains, qu’il s’agisse de chocs ou d’écrasement. On se souvient de l’ouvrier tué par un robot en 2015 dans une usine de Volkswagen en Allemagne. Le risque psychosocial est par ailleurs loin d’être négligeable. « Le sentiment de déshumanisation du travail, l’aversion à une concurrence robots/humains ou encore le malaise face au travail partagé entre homme et machine sont à nouveau évoqués comme un facteur de risques », souligne une récente publication d’Eurogip sur la prévention dans le domaine de la robotique collaborative qui établit la synthèse de travaux réalisés aux quatre coins du monde. « En outre, s’agissant de l’apparence du robot, un excès d’humanisation et un aspect anthropomorphique trop poussé peuvent entraîner un rejet par les salariés ». Résumons. Les nouveaux outils bureautiques permettent d’être plus réactifs et productifs mais distordent le temps, pressurisent et mordent sur la vie privée. Le télétravail repose et réduit le risque d’accident pendant le trajet domicile-travail mais fait courir un risque d’isolement. Les formations à distance rendent le savoir accessible mais virtualisent le mentoring. L’automatisation réduit la pénibilité mais réhausse le niveau des qualifications nécessaires et la robotisation est vecteur d’angoisse. Sur le plan des SST donc, le numérique génère presque autant d’opportunités que de risques.  De toute évidence, les nouvelles pratiques doivent être encadrées. Encadrées par les entreprises elles-mêmes, qui ont un devoir de pédagogie et de formation vis-à-vis de leurs salariés. Recadrées par la loi, on l’a vu en France comme en Italie, où le ‘‘droit à la déconnexion’’ vise à protéger les employés et les cadres administratifs. Guidées par les normes, celles publiées en 2011 à l’échelle de l’Union Européenne spécifiant les exigences de sécurité pour l’intégration des robots industriels. Mais les changements sont rapides, et « l’ambition de contrôler toutes les répercussions et d’avoir une approche extrêmement stratégique est illusoire », commente Marine Jeantet, Directrice des risques professionnels à la Caisse Nationale de l’Assurance Maladie. « Il sera nécessaire d’être beaucoup plus agile, de s’inscrire dans la logique d’un nouveau monde auquel il faudra s’adapter, dans des boucles où il conviendra d’auto-apprendre ».

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