La montée en puissance chinoise ?

Dans quelques semaines – quelques mois tout au plus – la Standardization Administration of China (SAC) publiera ses « China Standards 2035 », document qui devrait indiquer la stratégie de standardisation du pays pour les dix prochaines années. Depuis mars 2020, date à laquelle la SAC a partagé une feuille de route annuelle qui en donnait un avant-goût, les groupes de réflexion politiques, les cabinets conseils en stratégie et les chambres de commerce du monde occidental multiplient analyses et rapports, s’alarmant de la montée en puissance de la Chine en matière de normalisation, tant au sein des institutions internationales qu’à travers son projet des nouvelles routes de la soie.

En 2015, déjà, lorsque l’Empire du Milieu avait annoncé son plan « Made in China 2025 », l’Occident s’était inquiété, découvrant, ensuite, que les standards viendraient en appui d’une stratégie industrielle consistant ni plus ni moins qu’à monter en gamme. « Les Etats-Unis se sentent aujourd’hui menacés par une industrie chinoise qui a nettement progressé dans la chaine de valeur et n’est plus simplement l’usine chinoise », résume l’Institut français des relations internationales (IFRI) dans sa note sur la guerre commerciale sino-américaine. Le travail de normalisation chinois viendra en soutien de secteurs d’ores et déjà précisés : la réalité virtuelle, les circuits intégrés, la santé, la 5G, l’internet des objets, le photovoltaïque, les technologies de l’information, l’intelligence artificielle. La remise en cause du leadership technologique de l’Occident est une menace supplémentaire pour l’équilibre des balances commerciales. Mais, plus encore, l’incursion chinoise dans les technologies de demain présente un risque pour la sécurité nationale des Etats. Lorsque l’administration Trump augmente les tarifs douaniers, elle vise à limiter le déficit commercial. Mais lorsque le Département du Commerce américain place Huawei et ses affiliés non américains sur une liste d’entités se voyant imposer certaines contraintes réglementaires, on cherche à couper au leader de la 5G l’accès aux technologies américaines.

Aux Etats-Unis comme en Europe, les standards sont poussés par l’industrie. En Chine, c’est l’Etat qui donne l’impulsion. La frontière est donc tenue entre l’univers normatif et l’univers régulateur, et de nombreux observateurs internationaux se demandent si certaines propositions relèvent de préoccupations techniques ou géopolitiques ; Et s’en inquiètent d’autant plus que la Chine et l’Occident ne partagent pas les mêmes valeurs politiques, le même rapport à la protection de la vie privée et des données, comme observé sur la gestion de l’épidémie de coronavirus. En 2020, le Parti Communiste Chinois (PCC) s’est en effet appuyé sur les ‘‘BAT’’ (Baidu, Alibaba, Tencent) pour lutter contre le virus. Alibaba et Tencent on développé des QR codes enregistrant l’historique sanitaire de chaque utilisateur, AliCLoud a développé un système de prédiction pour la détection des infections, Tencent a ouvert une fonctionnalité intégrée à WeChat – WeDoctor – une interface de mise en relation avec des équipes médicales aboutissant à des pré-diagnostics et la prioritisation des rendez-vous médicaux, Baidu a ouvert son algorithme LinerFold pour mieux comprendre la composition génétique du coronavirus. « La Chine va donc être un des premiers pays à contenir l’épidémie et documenter ses recherches pour faciliter la compréhension des autres pays… Et contribuer aux standards de réponse à la crise », souligne Clémence Jarry, de la société de conseil parisienne WITH We Are The Dots. Le TC268 de l’ISO, qui travaille sur les Villes et communautés territoriales durables, a ainsi reçu de la SAC une proposition sur les interventions d’urgence et de santé publique dans les villes intelligentes.

En Asie centrale, dont les pays ont tous signé des Memorandum of Understanding (MoU) avec l’Empire du Milieu, les technologies chinoises sont utilisées pour le développement des villes intelligentes. Dans les faits, les usages peuvent laisser perplexes. A Douchanbé, capitale du Tadjikistan, 800 caméras de surveillance sont désormais installées. Supposées détecter les excès de vitesse, elles sont pourtant également installées dans les parcs et les mosquées. En Ouzbékistan, un accord signé en 2019 avec Huawei va, là aussi, au-delà de la surveillance du trafic routier puisqu’il s’agit d’une surveillance globale appelée « Gestion numérique des affaires politiques ». Sans parler de la surveillance de la population Ouighour au Xinjiang, largement relayée par les médias occidentaux depuis deux ans.

Le projet diplomatico-économique des nouvelles routes de la soie, rebaptisé ensuite ‘‘Belt & Road Initiative’’ (BRI), a été lancé par la Chine en 2013, au Kazakhstan pour la voie terrestre, en Indonésie pour la voie maritime. D’abord limité au développement d’infrastructures de transport, « le projet s’est également ajusté à l’ère du coronavirus, promouvant une nouvelle route de la soie sanitaire », note Alice Ekman, analyste à l’European Union Institute for Security Studies. « Elle promeut aussi une nouvelle route de la soie digitale. Les plateformes et outils de e-commerce chinois sont de plus en plus promus (…). Le concept fourre-tout des nouvelles routes de la soie est pour la Chine une étiquette utile sous laquelle elle tente de rassembler des pays amis sous un format multilatéral ». En septembre 2019, la Chine avait signé 90 accords de coopération en matière de standardisation avec 52 pays de la BRI. De fait, ce projet diplomatico-économique, de par son envergure géographique et sectorielle, inquiète. En France, la Direction générale du Trésor soulignait en juillet dernier, par la voie du service économique régional de Pékin, que « la Chine cherche à promouvoir ses normes sur une base bilatérale auprès de pays en voie de développement situés le long des Nouvelles Routes de la Soie à qui elle propose des solutions clé en main, notamment pour les infrastructures et le numérique ».

Dans le détail, pourtant, la domination chinoise semble moins évidente qu’il n’y paraît et l’enthousiasme des premiers mois semble laisser place à un certain scepticisme. « Le premier sommet mondial des routes de la soie à Pékin, en 2017, a été un gros succès », se souvient Jean-François di Meglio, Président de Asia Centre. « S’étaient alors succédés à la tribune, après XI Jiping, Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdoğan, une vingtaine d’autres chefs d’Etat, et enfin Christine Lagarde, alors à la tête du FMI ». A cette époque, les institutions internationales, Banque mondiale en tête, se félicitent des investissements annoncés par la Chine : un budget de mille milliards de dollars, un projet courant jusqu’à 2049. En 2019, le second sommet a connu un moindre enthousiasme. « Le monde a un peu changé », rappelle di Meglio. « Des réticences inattendues ont vu le jour dans les pays concernés, peut-être sous l’influence des critiques occidentales ». Il faut dire que les partenariats imaginés par la Chine ont mis certaines économies nationales en péril, en prêtant de l’argent à des pays incapables d’y faire. Au Kirghizstan par exemple, petit pays au PIB de 8,5 milliards de dollars, la dette chinoise se monte à 1,8 milliard. Les pays partenaires se sont rendu compte qu’ils étaient à la merci de la Chine. « Si le Sri Lanka ne peut pas rembourser sa part de dette, liée à la part sri-lankaise de l’infrastructure portuaire construite dans le cadre de la route de la soie maritime qui se met en place dans la région, et bien la Chine prendra une concession sur le port et récoltera tous les droits d’exploitation », décrypte di Meglio. « Si demain le Kirghizstan ne peut pas rembourser, le pays deviendra une demi-enclave chinoise dans un pays tiers ». Dans d’autres pays, s’ajoutent au problème de la dette, celui de la montée des nationalismes, exacerbé par le projet BRI.

De la même façon, en termes de standardisation, si de nombreux accords de coopération   ont été signés, les résultats sont pour le moment peu tangibles. « Sur un plan purement quantitatif, ces efforts ont été un succès », souligne Tim Nicholas Rühlig, Chercheur à l’Institut suédois des affaires internationales. « Mais il est communément admis que les accords de standardisation technique avec les pays de la BRI sont sans substance. Pour le moment, il s’agit surtout d’apprentissage mutuel ». L’inquiétude des Occidentaux : qu’une standardisation commune à ces pays empêche leurs entreprises de répondre aux appels d’offre, que seules les entreprises chinoises soient à même d’assurer l’interconnexion de leurs produits et services à ceux nécessaires à l’élaboration de ces infrastructures. Dans les faits, il semblerait que même si ce sont des entreprises chinoises qui remportent les appels d’offre, les sociétés de BTP occidentales interviennent, en tant que sous-traitants. Par ailleurs, la plus grande visibilité de la SAC au sein de l’ISO permet aux discussions multilatérales de l’emporter sur la somme des bilatéralismes engendrés par la BRI (voir interview d’Olivier Peyrat).

En effet, si on a reproché pendant longtemps à la Chine de rester muette à l’ISO, elle s’investit aujourd’hui beaucoup plus. En 2011 elle assurait le secrétariat de 5% des comités et sous-techniques de l’ISO, 8,2% en 2018 ; 2% des groupes de travail en 2011, 6,6% en 2018. Doit-on alors craindre une inexorable montée en puissance de la Chine au sein de l’ISO ? Fin 2019, la SAC occupait à L’ISO 63 secrétariats. Le DIN allemand, 132. L’ANSI américaine, 104. Le BSI britannique, 77. L’AFNOR, 77. Enfin, à l’IEC, la Chine occupe 10 secrétariats seulement, comme la Corée du Sud. On est encore bien loin de l’hégémonie.

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