L’Amérique contre-attaque

Les Etats-Unis sont en train de prendre différentes mesures destinées à contrer la montée en puissance chinoise dans le domaine des nouvelles technologies. La réponse sera financière, législative, mais aussi normative car les Américains sont bien décidés à conserver leur leadership, à l’ISO comme ailleurs.

En juin 2021, les sénateurs américains adoptaient le US Innovation and Competition Act (USICA), texte fleuve de 2400 pages remettant la politique industrielle au goût du jour. La loi a été soutenue par les Démocrates comme les Républicains, habituellement âpres défenseurs du libre marché. C’est que l’heure est grave : « La Chine ne nous laisse pas d’autre choix », a justifié le sénateur texan John Cornyn, pendant que Brian Deese, Directeur du Conseil économique du Président Joe Biden, se faisait pédagogue : « Soyons lucides, a t-il souligné, nous ne pouvons ignorer que la Chine pratique d’autres règles du jeu que celles de l’économie de marché globalisée ».

Au même moment, les membres du G7 lançaient le programme « Build Back Better World » (B3W), un programme commun d’investissements de plus 40 milliards de dollars en faveur des infrastructures destinées aux pays émergents. Avec, là encore, un objectif clairement avoué : concurrencer la Belt and Road Initiative (BRI) de la Chine, ces fameuses « Nouvelles routes de la soie ».

La menace chinoise

Les pays développés semblent avoir compris qu’une coopération interétatique est nécessaire pour atteindre ce but, et commencent à tisser des dialogues diplomatiques d’un nouveau genre. « Nous avons besoin de nos partenaires pour rester les leaders mondiaux de l’innovation et continuer à impulser les standards de demain », a ainsi expliqué le chef de la diplomatie américaine Anthony Blinken, Secrétaire d’Etat de l’administration Biden, lors d’un sommet organisé par la National Security Commission on Artificial Intelligence. De sécurité nationale il est en effet question car les Etats-Unis craignent, au-delà de l’aspect économique, que des pays techno-autoritaires comme la Chine et la Russie ne menacent la démocratie américaine par la maîtrise de nouvelles technologies invasives. Les cyber-attaques, l’espionnage industriel, la sécurité et l’interopérabilité d’un internet que les Américains souhaitent ouvert, font partie des préoccupations.

Dans ce contexte, Anthony Blinken a insisté lors du sommet sur la nécessité d’établir de nouveaux standards et de créer des normes pour les technologies émergentes. « Nous travaillerons avec des partenaires afin d’assurer que les nouvelles technologies seront développées et déployées de façon éthique, dans le respect des droits humains ». Et de donner un exemple concret de défense des principes démocratiques : « Il y a quelques mois, à l’International Telecommunications Union (ITU), quelques pays ont proposé des normes qui auraient permis l’utilisation de la technologie de reconnaissance faciale d’une façon qui aurait menacé les droits humains. Nous avons réuni gouvernements et secteurs privés afin d’empêcher cela ».

Une inquiétude justifiée ?

Historiquement, les pays européens, les Etats-Unis et le Japon dominaient l’écosystème des normes. Mais à partir de la fin des années 1990, la République populaire de Chine a commencé à monter en puissance dans les institutions. La Standardization Administration of China (SAC) ne se cache pas d’avoir des objectifs dans le domaine, à la mesure de la place qu’occupe le pays dans l’économie mondiale et de la taille de son marché intérieur. Pour autant, en formulant le plan « China Standards 2035 », l’Empire du Milieu inquiète, peut-être plus, d’ailleurs, à cause de son avance technologique dans le domaine de la 5G, de l’internet des objets et de l’intelligence artificielle, que dans sa place avérée dans les institutions. En effet, fin 2019, la SAC occupait à l’ISO 63 secrétariats, contre 104 pour L’ANSI. A la Commission internationale Electrotechnique (IEC), la Chine occupait dans le même temps seulement 10 secrétariats seulement, pas plus que la Corée du Sud.

Une récente étude quantitative de l’Atlantic Council, un think tank indépendant, montre surtout que les Etats-Unis dominent dans la plupart des organisations de standardisation. Les Américains ont plus de 50% des voix dans 11 de ces organisations. A L’Institute of Electrical and Electronics Engineers Standards Association (IEEE), ce pourcentage monte à 67%. En d’autre termes, les Etats-Unis – en second lieu l’Europe – disposent encore d’une « supermajorité »  qui leur confère la possibilité d’influencer sur les standards internationaux.

Ce qui semble plus préoccupant, selon Mark Montgomery et Natalie Thomson, respectivement vice-président et analyste à la Commission Américaine du Cyberespace, c’est que « la Chine a des objectifs quantitatifs plutôt que qualitatifs, conduisant parfois à encombrer les comités techniques avec des propositions moins exigeantes techniquement que ne le sont les niveaux de standards habituels ». Par ailleurs – et surtout – la Chine « oblige les entreprises chinoises à voter comme un seul homme dans les organisations de normalisation », ce qui pousse les Etats-Unis à remettre à plat leur participation dans les organisations de normalisation.

Impliquer les entreprises

En Effet, l’USICA comporte un volet significatif dédié à la participation du pays à ces instances.

La loi fixe comme premier objectif, la nécessité de disposer d’une meilleure compréhension du rôle joué par la Chine dans ces instances. Dans le même temps, le Département du commerce, des communications et de l’information fournira un rapport expliquant quelles sont les barrières qui empêchant une participation plus importante des Etats-Unis au sein de l’ITU.

Par ailleurs, l’USICA prévoit la création d’un groupe de travail inter-agences. Dans les faits, une telle organisation existe déjà, il s’agit du National Institute of Standards and Technology, NIST, qui dirige notamment l’Interagency Committee on Standards Policy (ICSP), dont le rôle est de renforcer la coopération entre le gouvernement fédéral, les industriels, et autres acteurs de la normalisation. Un peu plus loin dans le texte de loi, il y est finalement fait mention, et précisé que « le NIST est dans une position privilégiée pour renforcer le leadership américain dans le développement des normes ».

En parallèle, l’USICA souligne qu’à l’inverse de nombreux autres pays, la participation aux travaux normatifs internationaux des Etats-Unis est entre les mains d’une organisation privée, l’American National Standards Institute (ANSI). Elle représente les intérêts des Etats-Unis à l’ISO et à l’IEC, composée de grosses et petites entreprises, ainsi que de syndicats professionnels. Mais cet engagement a un coût, pour ceux qui y participent, et le texte suggère que les entreprises soient aidées financièrement afin de les encourager à participer davantage aux travaux de standardisation.

Les budget fédéral en préparation pour l’année fiscale 2022 inclut une augmentation de 45% du budget du NIST, mais seulement 2,8% d’augmentation (soit 2,35 millions de dollars en plus) des fonds destinés à la coordination dans le domaine des standards et aux programmes spéciaux.

Financer l’innovation

S’impliquer d’avantage dans les organismes de normalisation ne saurait suffire, recommandent les auteurs de l’étude de l’Atlantic Center citée plus haut : « Au lieu de se chercher à influencer les organisations, les Etats-Unis doivent se concentrer sur la hausse des investissements publics dans le domaine des nouvelles technologies, soutenir l’innovation dans le pays et développer des produits haut de gamme ».

L’USICA prévoit de financer l’innovation à hauteur de 250 milliards de dollars dans des secteur stratégiques pour l’industrie du futur : l’informatique quantique, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle… A quoi s’ajoute une partie du « Jobs Plan » à 2,3 milliers de dollars de Joe Biden : 325 milliards de dollars seront consacrés au financement de la recherche et développement dans le domaine des nouvelles technologies.

A elles deux, ces deux lois représentent un effort économique audacieux destiné à stimuler l’innovation américaine et son leadership technologique face à la Chine.

Face à la menace chinoise, réelle ou en partie fantasmée, les Etats-Unis, plus interventionnistes que jamais, semblent donc opérer un véritable changement de paradigme.

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